Interview. Michèle Kahn : « Pour mon père, soigner était bien plus qu’un métier : c’était une vocation profonde, une manière d’être au monde »
Michèle Kahn publie Le Docteur Miracle aux Éditions Ovadia, un roman qui raconte le destin de son père, le docteur Sali Wiener, confronté aux persécutions antisémites pendant la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit d’un livre sur la mémoire et l'oubli, sur l’exil et la souffrance du déracinement, sur l’oppression et le devoir d’y résister, un livre sur la solidarité et l’engagement, sur l’entraide, sur la défense et la préservation des vies innocentes, sur la Résistance et ses héros. Une place centrale occupe le village de Beuil, dans les Alpes-Maritimes, déjà mis en avant dans son précédent roman, Un soir à Sanary, et dont les habitants ont accueilli non seulement le docteur Wiener et sa famille, mais tant d'autres innocents sauvés, grâce à eux, de la sauvagerie nazie.
Michèle Kahn nous parle dans cette interview de la genèse de son roman, du souvenir renouvelé du passe, de la figure paternelle et de celles et ceux qui méritent le nom de justes.
Dans une interview que vous m’avez accordée pour Lettres Capitales en 2021, vous m’aviez partagé cette conviction : « Ce n’est pas moi qui choisis le sujet, c’est le sujet qui me choisit ». Dans Clés et remerciements de la fin du Docteur Miracle, vous ajoutez : « Chaque roman est riche de son propre roman ». Peut-on dire que ces affirmations sont toujours valables pour l’écriture de ce livre, surtout que vous le reliez à votre précédent récit, publié dix ans plus tôt, *Un soir à Sanary* ? S’agit-il d’une continuité, comme une saga mémorielle ?
Aujourd’hui, j’en suis encore plus convaincue : c’est le sujet qui s’empare de moi ! Et cette affirmation est particulièrement vraie pour Le Docteur Miracle. Voyez, le lien avec Un soir à Sanary est assez étrange. Le héros de ce roman, Max Hoka, est un critique d’art allemand qui a fui le nazisme et, après de nombreuses péripéties en France, s’est réfugié à Nice. En septembre 1943, lorsque les Allemands occupent brutalement la ville, il doit s’en échapper au plus vite s’il veut, avec son épouse Rosa, rester en vie. Je me suis alors posé une question très simple : « Où puis-je cacher Max, et le cacher bien, pour que les Allemands ne puissent pas le retrouver ? » Pendant deux ou trois jours, j’ai cherché. Je tournais en rond. Et puis, le nom de Beuil a jailli dans mon esprit.
Comme une étoile qui s’allume dans une bande dessinée ! BEUIL !
Je ne cherchais pas à retracer mon histoire. Je voulais seulement construire une cachette pour Max. Et le souvenir profondément enfoui de Beuil venait de refaire surface. C’est ainsi que, si bizarre que cela puisse paraître, un personnage imaginaire m’a ramenée vers la petite fille que j’ai été. Après Un soir à Sanary, j’ai écrit d’autres romans, sur des sujets très différents. Le « moi, je » m'a toujours mise mal à l’aise s’il ne débouchait pas sur quelque chose d'universel. J’aime les livres qui nous ouvrent au monde, pas ceux qui se referment sur leur auteur. Le monde est tellement vaste, tellement passionnant, que j'ai souhaité consacrer mes romans à des époques, des pays, des femmes et des hommes que je ne connaissais pas. Et puis, en 2024, au Festival des Étonnants Voyageurs, à Saint-Malo… Je dédicaçais mes livres et décernais le prix Joseph Kessel en compagnie d’Olivier Weber, qui avait beaucoup aimé Un soir à Sanary. Il m’a dit soudain : « L’histoire de ton père… quel beau sujet de roman ! Tu as même le titre : Le Docteur Miracle ! »
J’ai pensé à la seconde qu’il avait raison. Cette histoire, je la portais si fort en moi depuis tant d’années ! Et plus j’y réfléchissais, plus je m’apercevais que le sujet dépassait largement notre histoire familiale. Il ne me restait plus qu’à me lancer dans l’une de ces recherches que j’aime tant ! Ensuite, lors de l’écriture, il m’est arrivé quelque chose d’assez étonnant : une scène entière se recomposait soudain dans ma tête, avec les lieux, les personnages, les paroles, les gestes. C’est notamment ce qui s’est passé pour une scène terrifiante, un déjeuner avec un officier de la Gestapo dans un Grand Hôtel. Peu à peu, tout s’est remis en place.
Une saga peut-être, mais involontaire !
Les archives et les témoignages donnent corps à votre roman. De lieu réel, le village de Beuil devient un territoire de mémoire et de retour dans votre enfance. Deux photos illustrent le lien avec ce lieu : une où vous offrez le brassard FFI de votre père au maire de Beuil et une autre prise le 14 juillet 1944 sur la place de l’église de Beuil où on vous voit au premier rang. Comment avez-vous vécu ces retrouvailles et pourquoi vous lui vouez « un attachement toujours plus grand » ?
J’habite à Paris depuis quelques dizaines d’années. Les retrouvailles avec Beuil ont été très émouvantes, et elles le sont à chaque fois. Je reconnais des lieux aimés, et je m’en approprie toujours davantage.
Née à Nice, c’est pourtant à Beuil que j’éprouve l’émotion la plus forte. C’est assez paradoxal, puisque je n’y ai passé qu’une partie de mon enfance et que j’ai découvert bien plus tard ce qui s’y était déroulé pendant la guerre. En 2014, lorsque je suis revenue à Beuil pour la première fois, afin de construire la cachette de Max Hoka, mon personnage imaginaire, j’ai découvert bien davantage : non seulement ce qu’avait vécu mon père pendant les années de guerre, mais aussi l’histoire des habitants qui l’avaient accueilli et protégé, en même temps que celle des familles juives auxquelles le village avait offert refuge. J’ai ramassé, devant la maison où nous avions été cachés, l’une de ces pommes de pin que, petite fille, j’allais chercher avec mon père pour alimenter le feu du poêle. Elle a trouvé sa place sur mon bureau, à côté d’une pierre rouge des gorges du Cians et d’un petit âne en céramique, nommé Beuil.
Les photographies ont chacune leur histoire. Celle du 14 juillet 1944 me ramène à la petite fille que j’étais. Les Beuillois m’y repèrent facilement parce que j’étais « toute blonde ».

Celle où je remets le brassard FFI de mon père au maire de Beuil témoigne, elle, de la transmission de l’histoire de ces années de guerre, de souffrances et de victoires durement arrachées.
De nouvelles et affectueuses amitiés ont peu à peu renforcé mon attachement à ce village, et des souvenirs récents viennent s’ajouter aux anciens comme, sur la plage, les galets d’une tour qui s’élève peu à peu. Je crois que Beuil est devenu pour moi bien plus qu’un lieu d’enfance : c’est le lieu où j’ai retrouvé mon père autrement, où j’ai compris ce qu’il avait vécu, et où j’ai découvert une histoire collective dont, avec certains habitants, je me sens aujourd’hui dépositaire.

Comment avez-vous choisi le titre de votre roman ? À qui fait référence Le Docteur Miracle et quels sont les échos qui résonnent encore dans la mémoire collective de ceux qui ont connu le docteur Sali Wiener, votre père ?
Je l’ai raconté plus haut, c’est Olivier Weber qui m’a proposé ce titre. Quand j’y ai réfléchi, je n’en ai pas trouvé de meilleur. En 2014, lorsque j’ai rencontré les Beuillois, ce surnom était revenu tant de fois dans leurs paroles qu’il s’est imposé de lui-même. Chacun avait son souvenir. L’un racontait une visite au cœur de l’hiver chez un patient isolé loin du village ; un autre, un enfant sauvé ; un troisième, une consultation donnée sans compter son temps ; un quatrième, une astuce qu’il avait inventée pour soigner le malade. Il avait si peu de médicaments !
Ce titre donne pour moi la mesure du dévouement et de l’inventivité de mon père tout en me rappelant sa modestie, puisqu’il ne l’a jamais prononcé devant moi.
Écrire sur votre père a été sans doute un exercice délicat. Comment avez-vous réussi à passer de la petite fille à l’écrivaine et faire de Sali Wiener un personnage de roman sans le transformer en héros idéalisé malgré ses peurs, ses hésitations et ses contradictions ?
En écrivant, j’ai cessé de regarder mon père seulement comme mon père. Il me semble que cela s’est fait tout seul. Il a eu très tôt de beaux cheveux blancs, et c’est ainsi qu’il apparaît dans mon souvenir filial. Les photos de l’homme à la chevelure sombre, prises avant ou pendant les années de guerre, jointes aux souvenirs des Beuillois, m’ont aidée à en faire un personnage séparé : un jeune homme de vingt-neuf ans, confronté à des choix impossibles. Et il m’est arrivé, d’une façon étrange, de le regarder presque comme j’aurais regardé mon propre fils, de trembler pour lui. J’avais peur pour lui. J’avais envie de le protéger, alors que, bien sûr, c’est lui qui m’avait protégée.
Vous écrivez, en parlant de votre père, que « la guerre l’a fait, du jour au lendemain, basculer dans un monde où le mot “urgence” a changé de sens et l’a ballotté d’un lieu à l’autre », entre mobilisation, débâcle, clandestinité et menace d’arrestation. Comment vit-il cette situation tragique et imprévisible ?
Je ne peux pas prétendre savoir exactement ce que mon père a ressenti. Je n’avais pour sources que ses papiers militaires et les faits que j’avais pu reconstituer. Pour tout le reste, il a fallu imaginer. Comment un jeune homme vit-il ces bouleversements ? Comment réagit-il quand on l’oblige à se consacrer à des tâches sans intérêt, quand il reçoit enfin son diplôme de médecin, quand il est fait prisonnier, quand il s’évade, quand il découvre qu’il est père d’une petite fille, puis quand il doit vivre sous une fausse identité en risquant à tout moment d’être arrêté ? J’ai essayé de me mettre à sa place, de comprendre ses peurs, ses hésitations, ses décisions, sans jamais prétendre les connaître avec certitude. C’est là que le travail de la romancière commence : respecter les faits, imaginer ce que les documents ne disent pas, et faire naître l’émotion.
Une autre question s’impose à ce stade de notre conversation. Elle concerne surtout la condition de juif et de médecin de Sali Wiener. Vous écrivez : « Le médecin s’épanouit, l’homme traqué tremble. » Comment peut-il rester fidèle à l’humanité malgré que l’on soit soi-même désigné comme indigne d’y appartenir et condamné à la solitude, à l’exil et à une peur infinie ?
Je crois que, pour mon père, soigner était bien plus qu’un métier : c’était une vocation profonde, une manière d’être au monde. À l’inverse de ceux qui choisissent la médecine dans l’espoir d’exercer une profession lucrative, il y voyait avant tout une façon de se rendre utile et de soulager les souffrances. Cette conviction intime ne dépendait pas du regard des autres. La guerre pouvait le balloter d’un lieu à l’autre, le contraindre à fuir, à se cacher, à vivre dans la peur, mais elle ne pouvait pas lui enlever cela. Même traqué, il continuait à soigner. C’était sa façon de rester fidèle à lui-même, à ce qu’il était profondément. Mais je crois que c’était aussi une façon de survivre : tant qu’il pouvait soigner, il restait un médecin, et pas seulement un homme traqué. Le médecin s’épanouissait dans l’action, tandis que l’homme, bien sûr, tremblait pour sa vie. Les deux coexistaient.
Je ne sais pas ce qu’il se disait intérieurement, puisqu’il a très peu parlé de cette période. Mais ses actes témoignent de sa fidélité à sa vocation et de son humanité. Cette vocation ne l’a d’ailleurs jamais quitté. Je me souviens des années 1950, lorsque nous nous promenions le dimanche en forêt. Dès que mon père voyait approcher des enfants de deux ans, il leur tâtait le crâne pour vérifier si la fontanelle était bien fermée ! Les parents étaient ahuris ; il leur fournissait ensuite une explication. Moi, je détestais cela : j’étais contrainte d’attendre qu’ils en arrivent aux salutations finales !
La vraie grande famille est en fait tous ceux qui ont décidé un jour de s’opposer à l’oppression de l’occupant et aux complicités de certains qui ont eu des connivences avec les nazis. On peut revenir aux habitants de Beuil, mais ne doit-on penser à tous ceux qui à leur place et dans leurs fonctions ont décidé d’aider des juifs ou des résistants ?
Pour moi, la vraie grande famille réunit justement tous ces résistants qui, un jour, ont décidé de s’opposer à l’oppression de l’occupant et aux complicités qui lui permettaient d’agir. À Beuil, j’ai découvert des habitants admirables qui ont accueilli, caché et protégé des Juifs au péril de leur propre vie. Je pense bien sûr aux Justes parmi les nations, mais il existe tant d’autres héros de l’ombre. Des hommes et des femmes qui, à leur place et dans l’exercice de leurs fonctions, ont fourni des faux papiers, averti des familles menacées, hébergé des fugitifs, soigné des maquisards ou facilité des évasions, sans jamais rechercher la moindre reconnaissance. Mon père a pu échapper à la persécution grâce à cette magnifique chaîne de solidarité. Son histoire m’a fait comprendre que, face à la barbarie, chacun peut être un jour confronté à un choix : détourner les yeux ou prendre des risques pour sauver son prochain. C’est cette fraternité-là, celle de ceux qui ont choisi l’action plutôt que la soumission, que je voulais faire revivre dans mon livre.
Je me demande souvent quelle aurait été mon attitude en pareilles circonstances, si je n’avais pas été juive, ou si une autre catégorie d’individus avait été menacée. Aurais-je trouvé le courage de risquer ma vie et celle de ma famille ?
Quelle forme prend la réalité de l’exil, intimement liée à la condition juive, dans Le Docteur Miracle ? Deux citations pour l’illustrer : « Les rues sentent la peur » et « S'exiler, c’est s'arracher la peau avec ses propres ongles. »
L’exil dans Le Docteur Miracle n’a rien d’une aventure : c’est une rupture brutale imposée par la persécution. C’est une nécessité vitale, mais aussi un arrachement absolu. Max Hoka, mon personnage, l’exprime avec une force terrible : « S’exiler, c’est s’arracher la peau avec ses propres ongles. » Rester dans son pays, l’Allemagne, c’était le camp de concentration et une mort presque certaine. Pour sauver sa peau, il a dû trouver le courage de tout abandonner, de se couper de tout ce qui fondait son existence. Sans la présence de sa femme, Rosa, qu’il aimait profondément, il se serait peut-être laissé couler. Depuis son arrivée en France, il n’a pu s’ancrer nulle part. Sali, lui aussi, subit cette fuite en avant, mais dans le contexte de la France occupée. À Nice, « les rues sentent la peur » parce que les Allemands multiplient les rafles, et que la menace devient omniprésente. Pour Sali, l’exil prend la forme de la clandestinité : changer d’identité, feindre de partir avec sa famille pour un séjour à la montagne, se terrer... En somme, disparaître.
Pour l’un comme pour l’autre, il ne s’agit pas de choisir un ailleurs, mais de survivre. Et cette survie exige un prix exorbitant : celui de l’arrachement à leurs repères, à leur identité, parfois même à leur langue maternelle.
Et celles du devoir et de la résistance ? Vous écrivez : « Désormais, il est en même temps celui qui soulage, et celui qui s’engage. »
Pour mon père, le devoir de médecin et l’engagement dans la Résistance ont fini par se rejoindre. Pendant longtemps, il a soigné ceux qui venaient à lui. Mais, au printemps 1944, les représailles, les arrestations, les exécutions et les déportations se multiplient. La mort d’hommes jeunes, les souffrances infligées aux habitants, l’injustice dont il est témoin font naître en lui une colère profonde. Un bloc de rage s’est incrusté dans sa poitrine. Soigner en silence ne suffit plus. Lorsqu’il accepte de rejoindre les FFI comme médecin de groupe, il ne renonce pas à sa vocation. Mais il décide aussi de lutter avec des armes contre ceux qui persécutent, arrêtent et tuent. Son engagement naît de son sens du devoir, bien sûr, mais aussi de son indignation et de sa révolte.
J’ai voulu montrer cet instant où il franchit une ligne. Ses doigts tremblent d’émotion lorsqu’il reçoit son certificat. Puis le chef FFI lui confie un pistolet. Désormais, il est en même temps celui qui soulage et celui qui s’engage. Le médecin reste fidèle à sa vocation, mais il ne peut plus se contenter de soigner les conséquences de la barbarie : il veut aussi lui résister.
Revenons enfin à Mimi, la petite fille que vous étiez à l’époque. Sa présence douce, son innocence offrent à votre roman une lumière censée effacer toute l’obscurité qui menace son avenir et l’existence des siens. Est-ce que sa figure lumineuse n’est pas aujourd’hui la raison unique et impérieuse de garder notre foi en l’être humain ?
Je dois vous avouer que je ne m’étais pas aperçue de cet effet en écrivant le livre. Mimi, c’était moi, une toute petite fille. Je comprenais qu’il y avait du danger, mais je ne m’en étonnais pas. Je croyais que c’était normal, puisque je n’avais jamais rien connu d’autre. Je ne mesurais évidemment ni les profonds changements survenus dans la vie de mes parents depuis le début de la guerre, ni la peur constante qui les habitait, ni l’ampleur des risques qu’ils couraient. Aujourd’hui, à la lecture de votre question, je comprends que l’innocence de l’enfant contraste avec la noirceur de l’époque. Mais je ne voudrais pas faire de Mimi un symbole trop appuyé. Elle était simplement une enfant, et c’est peut-être cela qui est bouleversant : au milieu de la persécution et de la violence, la vie continuait, fragile, et les adultes se battaient pour préserver ceux qu’ils aimaient.
Si son histoire peut contribuer à faire garder foi en l’être humain, j’en serai très heureuse. Mais ce n’était pas un dessein conscient de ma part. Je voulais avant tout raconter l’histoire de mon père et découvrir l’homme qu’il avait été.
Propos recueillis par Dan Burcea
Michèle Kahn, Le docteur Miracle, Éditions Ovadia, 2026, 234 pages.