La poésie et l’heure couleur d’ambre : Angela Baciu en dialogue avec Elena-Loreta Popa
« J’aime la vie à la folie, je chante, je danse, je ris à gorge déployée, j’attends le jour suivant avec le même désir et la même curiosité, et je ne baisse pas les bras. »
Certains écrivains cherchent leurs histoires ; pour d’autres, ce sont les histoires qui semblent les choisir. Poète, prosatrice et journaliste, Angela Baciu construit son univers littéraire à partir de rencontres, de souvenirs, de fragments de vie et de questions que les réponses ne parviennent pas toujours à apprivoiser. Dans son écriture, la poésie rencontre le théâtre, la mémoire l’imagination, et la fragilité humaine devient souvent une forme de courage. Au-delà des livres publiés et de la reconnaissance dont elle bénéficie, Angela Baciu reste une personne attentive au destin des autres, engagée depuis de nombreuses années dans des projets humanitaires et sociaux. Nous l’avons invitée à dialoguer sur ce qui reste de nous-mêmes dans les mots que nous écrivons, sur les rencontres qui nous changent et sur la nécessité de préserver vivante, malgré le passage du temps, la liberté de demeurer nous-mêmes.
Pour ce nouveau livre, tout a commencé dans un hôtel de Gdańsk, dont j’ai appris qu’il avait servi d’hôpital de campagne pendant la guerre.
Vous travaillez à un nouveau livre. À quel moment, en réalité, un livre commence-t-il à exister pour un poète : lorsque paraît le premier poème, ou bien beaucoup plus tôt, quand commence à s’accumuler en soi un état d’âme, une question, une inquiétude ?
Nous ne prenons presque même pas conscience du moment où cela commence. Peut-être un matin d’automne, lorsque l’heure change, quand on mélange sa salade dans son assiette, quand le facteur sonne à la porte ou quand on s’achète une nouvelle paire de chaussures. Le livre prend forme devant une porte ouverte, au cours d’une nuit de pleine lune, quand les iele (êtres imaginaires de la mythologie populaire roumaine NdTr), dansent, lorsqu’on aperçoit dans une cour une fougère qui a poussé dans une Trabant abandonnée, ou quand on retrouve au fond de son sac un billet de théâtre oublié, une lettre de T., alors qu’on voyage en train vers Varsovie. C’est ainsi que naît cet état. Et il grandit, comme la fougère, s’élève, gagne en force, perce le ciel, se transforme en ballon multicolore et… on oublie ce qu’on doit faire le lendemain.
« les maisons peintes, / les pierres de l’asphalte / racontent les histoires / des blessés de guerre… / on entend la cloche de l’église / c’est midi, / l’heure couleur / d’ambre, / comme les bijoux / exposés dans les marchés / aux puces »
Qu’est-ce qui différencie le livre auquel vous travaillez actuellement de vos autres ouvrages ? Êtes-vous partie d’un thème, d’une image, d’un mot, ou bien le livre lui-même vous a-t-il montré, au fil du chemin, ce qu’il voulait être ?
Après l’expérience que j’ai vécue avec le recueil « J’ai écrit un poème à Brauner », où Brauner ( Victor Brauner, peintre, sculpteur et poète surréaliste, référence lyrique dans le recueil de poésie d’Angela Baciu « J’ai écrit un poème à Brauner », N.D.L.R.) semblait m’accompagner partout — dans la rue, dans le métro, à la maison, au cimetière, à une exposition de peinture, en taxi —, le nouveau livre est né d’une expérience tout à fait différente. Brauner me parlait d’une certaine manière, comme s’il savait que j’allais écrire ce livre ; j’ai ressenti, pour reprendre les mots d’un lecteur présent à l’une des présentations, une sorte d’exorcisme. Je sais avec certitude que Brauner a reçu mon livre ; puis il a disparu aussi vite qu’il était apparu. Pour ce nouveau livre, tout a commencé dans un hôtel de Gdańsk, dont j’ai appris qu’il avait servi d’hôpital de campagne pendant la guerre. À partir de ce moment-là, j’ai eu l’impression de remonter le temps et de rencontrer un soldat blessé, autrefois hospitalisé précisément dans la chambre où je logeais. Je voyais les traces de ses pas, je devinais son désir de rentrer chez lui sain et sauf. Je suis allée dans les lieux où il était passé : Gdańsk, Varsovie, Sopot. Le livre s’écrivait à partir de toutes ces rencontres avec le passé : un mur griffonné, un vieux radiateur, une sacoche de médecin suspendue à un clou rouillé, un journal médical dont l’écriture était à peine déchiffrable, quelques instruments conservés depuis la guerre. À un moment donné, je rencontrerai même mon personnage, dans un saut à travers le temps. Mais je ne veux pas en révéler davantage. J’espère que vous découvrirez l’histoire lorsque le livre paraîtra.
Y a-t-il dans ce nouveau livre un poème que vous ressentez déjà comme une confession essentielle ? Un poème sans lequel, aujourd’hui, le livre ne serait plus le même ?
Il y en a plusieurs. J’ai appelé ce livre un « poème-roman », parce qu’il comporte une action, des personnages et des émotions, et que l’histoire se développe d’un chapitre à l’autre. C’est le genre de livre que j’aimerais écrire encore et encore, ne serait-ce que pour revivre les émotions qu’il m’a apportées. Je l’ai commencé en Pologne et je l’ai terminé à un moment difficile, lorsque, à la suite d’un accident, j’ai dû faire une pause dans toutes mes activités. Alors, l’écriture m’a rendu le désir de vivre et m’a donné une force incroyable.
« dans la Chapelle royale de Gdańsk / règne le silence / les gens prient / dans le recueillement / personne ne dérange / personne. // un battement d’ailes / me rappelle / qu’au-delà / de ces murs / la vie existe ! »
Que reste-t-il aujourd’hui, chez la poètesse Angela Baciu, de la femme qui a écrit ses premiers vers, et qu’a-t-elle dû laisser derrière elle pour pouvoir avancer ?
Je n’ai pas beaucoup changé, j’ai gardé la même vivacité ; j’aime la vie à la folie, je chante, je danse, je ris à gorge déployée, j’attends le jour suivant avec le même désir et la même curiosité, et je ne baisse pas les bras. Tu sais, je crois toujours aux êtres humains, même s’il en reste si peu qui le soient encore. Je ressens les choses avec une telle intensité et j’aime de tous mes pores. J’ai laissé derrière moi des désirs inassouvis, des angoisses, des peurs, des douleurs. Mais j’ai gardé les expériences qui m’ont fait mûrir et m’ont rendue plus forte, plus confiante, plus belle. À travers mes écrits, je vis la vie telle que je la souhaite, avec force, passion et inspiration. Je n’ai aucun regret. Si je devais tout recommencer, je ferais la même chose. Peut-être essaierais-je seulement de découvrir beaucoup plus tôt quelques-uns des secrets de la vie. Mais, après tout, chaque âge a son innocence et son instant… « ne cherche pas à sonder ces lois, / car tu deviens fou lorsque tu les comprends ! »
Pour moi, rien ne se perd : ni les événements, ni les états d’âme, ni les pluies, ni les chutes de neige, ni les gens, ni les amours, ni les accomplissements. Tout demeure profondément imprimé dans l’esprit, dans le corps et, surtout, sur le papier.
Vous avez beaucoup écrit sur les gens, les rencontres, les lieux, les départs et les retours. Que deviennent les personnes que nous aimons lorsqu’elles deviennent poésie ? Les sauvons-nous par les mots, ou les perdons-nous sous une autre forme ?
J’aime écrire sur les personnes que je rencontre, que je les connaisse depuis longtemps ou qu’elles apparaissent par hasard dans ma vie. Dans mes livres, on retrouve des artistes, des humoristes, des chauffeurs de taxi, des vendeurs, des facteurs, des pêcheurs, des marins, des personnes issues de différentes communautés, des amoureux, des suicidaires, mais aussi des sorcières, des diseuses de bonne aventure, des pirates et toutes sortes de personnages, réels ou imaginaires. J’ai écrit « Hôtel Camberi » d’un seul élan dans le cimetière cosmopolite de Sulina, « Charli. Rue Sainte-Catherine 34 » dans une boulangerie bruxelloise du même nom, et « Petit-déjeuner chez Frida » à Sibiu, où les rues, les maisons, les visages des gens et la personnalité de Frida Kahlo semblaient m’inviter à écrire. Pendant la pandémie, j’ai écrit « Spiegel écrit partout », en imaginant comment je pourrais parcourir le monde sans sortir d’une chambre. Pour moi, rien ne se perd : ni les événements, ni les états d’âme, ni les pluies, ni les chutes de neige, ni les gens, ni les amours, ni les accomplissements. Tout demeure profondément imprimé dans l’esprit, dans le corps et, surtout, sur le papier.
« 315 est une chambre d’hôtel. / 315 a aussi été une salle d’hôpital militaire. / Je me répète sans cesse ces phrases. Je serre dans ma paume la clé de la chambre. Par combien de mains a-t-elle bien pu passer ? De combien d’histoires a-t-elle été témoin… et mes pas m’emportent sans but, je respire dans un labyrinthe peuplé de gens sans visage et de maisons colorées. / T. a toujours un pas d’avance sur moi. Elle me laisse le temps de photographier chaque respiration. Dans les rues tortueuses, les poètes ont laissé leurs vers dans les cafés. Sur la Longue Place, les artistes ambulants vendent des cartes postales, des vinyles, des peintures, font des numéros de jonglerie et chantent leur liberté… »
La mémoire est-elle pour vous un refuge, une responsabilité ou une manière de poursuivre le dialogue avec ceux qui ne sont plus là ? Je pose cette question en pensant à « Le Manteau de Nino ».
Un peu tout cela à la fois. La mémoire a toujours été un refuge, parfois même le meilleur remède contre l’insomnie. Mais elle est aussi une grande responsabilité. J’ai découvert l’art de l’interview pendant mes études ; j’ai toujours aimé les dialogues en face à face et j’ai eu la chance de vivre des rencontres extraordinaires avec des écrivains et des personnalités de la culture. Je ne peux oublier les histoires racontées autour d’un café, dans un salon du livre ou lors d’un festival par Radu G. Țeposu, Laurențiu Ulici, Eugen Simion, Mircea Sântimbreanu, Mircea Zaciu, Ion Rotaru, Cornel Regman, Mircea Horia Simionescu, Teodor Vârgolici, Ion Zamfirescu, Radu Cârneci, George Astaloș, Constantin Abăluță, Barbu Cioculescu, Constantin Ciopraga, Dan Alexandru Condeescu, Mihail Diaconescu, Alexandru George, Mircea Muthu, Alexandru Husar, Emil Iordache, Cezar Ivănescu, Emil Manu, Nina Cassian, Fănuș Neagu, Ana Blandiana et tant d’autres. Puis sont venus les livres écrits pour et avec Nora Iuga et, enfin, l’anthologie que j’ai consacrée au poète George Almosnino. J’espère que ce travail me survivra. C’est aussi, d’une certaine manière, une réconciliation avec moi-même. À travers ces pages d’entretiens et de recherche, j’essaie de maintenir vivante la mémoire de ceux qui ne sont plus parmi nous.
Ne perdons pas cette heure couleur d’ambre où nous pouvons regarder la vie autrement.
Aujourd’hui, alors que tout se consomme rapidement et que presque tout exige d’être dit immédiatement, que signifie encore le temps de pause nécessaire pour écrire un poème ?
L’art est tellement nécessaire ! Qu’il s’agisse de poésie, de danse, de cinéma, de théâtre ou de peinture, il peut arrêter le monde un instant et le rendre meilleur, plus beau, plus sage. Nous devons préserver ce temps pour nous, que nous écrivions un poème, une lettre ou simplement une carte postale. Ne perdons pas cette heure couleur d’ambre où nous pouvons regarder la vie autrement.
« j’aime les marchés aux puces / je me perds parmi tant de vieilleries / des objets chargés d’histoires / les unes plus intéressantes / que les autres, / /… je ferme les yeux / c’est la fin de l’automne / la pluie vous pénètre jusqu’aux os / vivez-vous ? / mourez-vous ? / un masque à gaz / pour survivre, s’il vous plaît ! »
Y a-t-il des choses sur lesquelles vous n’avez pas pu écrire au moment où vous les avez vécues, mais que seul le temps vous a appris à transformer en mots ?
« avez-vous déjà écrit / un poème / debout / sous une pluie torrentielle / froide / le dos / tourné vers le Mur du Silence / sans faire de bruit / sans émettre / le moindre son / pour ne pas réveiller les morts / dans leurs tombeaux / immortels… // je dédierais / un poème / aussi à Lanchester / et à son Mur… // et ainsi, / le dos au Mur / je suis tellement libre… »
Je vis comme j’écris : libre !
Si vous regardiez toute votre œuvre comme un seul livre, quel en serait, selon vous, le fil secret ? De quoi avez-vous, au fond, parlé à chaque fois, même lorsque vous aviez l’impression de parler d’autre chose ?
Je vis comme j’écris : libre ! Le fil secret ? Il n’y a rien de secret, seulement deux ingrédients : la liberté et l’amour !
« le joueur d’orgue de Barbarie ne comprend pas / qu’à l’instant même / il vient de m’offrir un morceau / d’enfance, / un morceau / de liberté »
Si le nouveau livre devait laisser au lecteur un sentiment, un geste ou une image avec lesquels poursuivre son chemin, qu’aimeriez-vous qu’il garde en lui après la dernière page ?
Le désir de vivre. Ou peut-être ces vers : « parfum de pivoines / l’aube tant attendue / le calme du lac… »
(N.D.A. : ces vers sont extraits du recueil « Un masque à gaz pour survivre », à paraître.)
Propos recueillis par Elena-Loreta Popa
(Traduit du roumain par Dan Burcea)
Cet article est paru initialement en roumain dans la revue Tango - Marea dragoste https://revistatango.ro/angela-baciu-poezia-si-ora-de-culoarea-chihlimbarului-123012
Nos remerciements vont vers madame Alice Năstase Buciuta, redactrice-en-chef de la revue Tango, qui a accepté la publication en français de cet entretien.