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« La littérature nous rend plus libres. »

Alexandre Lenot, Cette vieille chanson qui brûle – Écrire pour réparer

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Alexandre Lenot, Cette vieille chanson qui brûle – Écrire pour réparer

« Je crois que mon désir d’écrire se tient entièrement là, dans la conscience que la langue peut faire tenir le monde debout » (Alexandre Lenot, La standardisation est notre ennemi commun[1]).

Cette remarque d’Alexandre Lenot, l’auteur du roman Cette vieille chanson qui brûle (Prix des cinq continents de la Francophonie, 2026), sur le pouvoir de la langue ne dit pas seulement quelque chose sur l’origine de sa vocation d’écrivain. Elle nous permet en même temps d’entrouvrir la porte de son atelier secret où « des mots venus d’ailleurs », patiemment « confectionnés de sa main », façonnés presque à son insu « dans son arrière-boutique, en rêvant, en ruminant, en monologuant, en se confiant ou en aimant[2] », façonnent l’architecture de son univers narratif. Pour lui, les mots ne sont pas de simples instruments du récit, mais ils en constituent la matière première qui bâtit symboliquement les fondations sur lesquelles repose sa charpente romanesque. Le jury de ce prestigieux prix littéraire avait déjà remarqué cette « langue incantatoire » où se mêlent silence, amour, deuil et possibilité du pardon.

Alexandre Lenot n’a pas hésité, à son tour, à faire connaître à plusieurs reprises[3] les grandes lignes de l’architecture romanesque de son livre : la filiation, la fratrie et la jumellité, la violence paternelle, le silence imposé par ce père, l’enfance, l’entrée dans l’âge adulte, la perte de l’être cher, la nature, la modernité, l’écologie et même le personnage de la mère absente.

Cette abondance thématique a aussi été largement mise en avant par la critique, saluant l’art avec lequel il parvient à rendre profondément humaine cette complexité capable d’illustrer les drames qui se succèdent tout au long de ce récit. L’auteur qualifie son roman de « tragédie familiale », à laquelle participent les deux frères jumeaux, Jérémie et Noé, leur père et d’autres personnages à connotation symbolique, comme la maison familiale, la Demeure, la forêt, le monde urbain extérieur et les autorités qui assurent son bon fonctionnement.

Cette vieille chanson qui brûle est le livre d’un cheminement, d’un retour aux sources. Finira-t-il dans une impasse ? Pour Noé, plus rien ne subsiste des vestiges de son enfance dans sa maison familiale. Il retrouvera le père vaincu par la solitude et le souvenir de Jérémie, son frère jumeau mort en défendant la forêt où ils avaient grandi. Pour lui, la mémoire devient le chemin par lequel l’enfant blessé qu’il était peut enfin laisser place à l’adulte qu’il est devenu.

On peut en même temps lire ce livre comme un récit initiatique, un parcours réparateur qui illustre bien l’affirmation de son auteur, pour qui « écrire, c’est réparer ». C’est à ce moment précis que le langage — qui devient lui-même un personnage — entre en jeu pour combler un vide instauré par un silence qui s’assombrit jusqu’à devenir une profonde solitude.

La vraie performance d’Alexandre Lenot est d’ouvrir son récit aux puissances d’une langue chargée de poésie qui donne chair à la mémoire, permettant en même temps à Noé, sur ce chemin de retour vers le père et vers les lieux de son enfance, de se réapproprier petit à petit une histoire longtemps confisquée par les non-dits et la violence. Le titre même du roman est emprunté à la chanson Sans mes bras du duo Arlt, parue sur l’album Feu la figure (2012), mais sa portée dépasse largement cette simple connotation musicale. Les unités lexicales « vieille » et « brûle » semblent faire écho à la relation entre le père et le fils, en renvoyant à la fois à la profondeur du souvenir et à la persistance douloureuse de la mémoire.

La phrase « Je reviens vers toi, mon Père », reprise plus loin sous la forme d’une anaphore, donne au récit un ton incantatoire. Dans le premier paragraphe, elle annonce le retour de Noé vers son père et son passé. Dans le second, le ton devient plus conflictuel. En désignant son père comme « l’autre nom de ma colère », Noé exprime une relation ambivalente, entre confrontation et désir de libération. La formule « Te relever ou t’achever, je ne sais pas encore » prend alors la valeur d’un avertissement.

La majuscule utilisée au mot « Père » ouvre une porte très intéressante pour notre analyse : elle mène vers ce qu’Alexandre Lenot appelle la partie mythologique, mythique de son roman. Cette perspective s’avère essentielle pour sa démarche narrative, en élevant le particulier de cette histoire familiale aux dimensions universelles qui illustrent la manière d’habiter le monde de l’homme moderne et les tentatives mises en branle pour la changer, voire la détruire. Qu'il me soit permis d'introduire ici, en guise de complément linguistique, les étymologies des deux frères, Noé et Jérémie. Ils ne sont pas seulement deux prénoms bibliques, mais construisent les deux pôles de ce roman. Si le prénom de Noé renvoie étymologiquement vers l’idée de repos, de consolation et d’apaisement, celui de Jérémie contient celle de lamentation, de catastrophe et de ruine. La suite est confirmée par leur destin : Jérémie meurt, Noé revient, Jérémie devient absence, Noé devient voix, consolation, réparation.

Une avalanche de questions persiste à travers l’expérience tragique de cette famille atypique : peut-on réparer l’irréparable, peut-on traverser l’abîme de la dépossession, de l’absence, de la mort ?

Devant cette évidence, seule la littérature semble être capable d’une force apte à transgresser ces interdits et à franchir les frontières du réel.

Faut-il conclure que cet attachement à une langue poétique, capable de s’affranchir des contraintes typographiques, sautant allègrement les pages et ignorant les règles de la syntaxe, qui s’enrichit à profusion des figures de style, constitue l’expression parfaite d’une liberté absolue : celle de l’être qui, par la parole, est capable de sublimer sa propre condition ?

Dans un entretien publié par L’Agenda culturel[4], Alexandre Lenot affirme : « Ma monture, ma voiture, c’est ma langue. C’est elle qui m’emmène à bon port, c’est elle qui me permet d’emporter ce que je dois et de rencontrer qui je veux, c’est grâce à elle que je retrouve mon chemin. »

Alexandre Lenot, Cette vieille chanson qui brûle, Éditions Denoël, 2024, 240 pages.

Références :


[1] https://www.passaporta.be/fr/magazine/la-standardisation-est-notre-ennemi-commun
[2] Idem.
[3] https://information.tv5monde.com/culture/video/litterature-cette-vieille-chanson-qui-brule-une-tragedie-familiale-2814480
https://www.youtube.com/watch?v=cZm-iTRHtj0&time_continue=5&embeds_referring_euri=https%3A%2F%2Fcollectiondelivres.wordpress.com%2F
https://www.radio-gresivaudan.org/archive_sonore/alexandre-lenot-pour-cette-vieille-chanson-qui-brule-aux-editions-denoel/
[4] https://agendaculturel.com/articles/deux-laureats-de-loif-une-meme-voix-faire-circuler-les-mots

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