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« La littérature nous rend plus libres. »

Belinda Canonne, Eugène, Histoire d’une amitié

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Belinda Canonne, Eugène, Histoire d’une amitié

Verum enim amicum qui intuetur, tamquam exemplar aliquod intuetur sui (Celui qui regarde son véritable ami se regarde comme dans une sorte de miroir) (Cicéron, Laelius de amicitia, VII, §23)

Cette citation de Cicéron, tirée de son mémorable traité sur l’amitié, éclaire avec justesse la matière intime et la portée du nouveau roman de Belinda Canonne, Eugène, Histoire d'une amitié, qui vient de paraître aux Éditions Thierry Marchaisse. En effet, qui mieux que ceux qui se hissent aux plus hauts rangs de notre estime et deviennent nos amis pourraient mieux que quiconque sublimer notre propre reflet intérieur ?

C’est précisément ce qui se joue dans la relation entre la narratrice et Eugène.

« Alors se révèle ce vrai fondement de l’amitié qui repose sur un accord des valeurs, de la morale, de la conception de l’humain. » Au-delà des différences de milieu, de parcours et de culture, l’amitié naît ainsi d’une reconnaissance mutuelle, d’une communauté plus profonde que les apparences sociales.

Pour Adrian Meyronnet, Belinda Cannone restitue dans ce « crépuscule lumineux » les « gestes anodins » qui sont les « vraies marques de l’amour et donc de l’amitié », mais aussi l’intelligence, la finesse et la délicatesse d’Eugène, cet ami capable d’« élargir » l’existence[1].

Fabien Ribery parle quant à lui « d’un livre de célébration, un éloge de l’ami, de ses valeurs […] de l’évidence d’une rencontre au-delà des limitations sociales et culturelles[2] ».

Il y a sans doute, dans ce magnifique récit, bien davantage qu’une simple célébration de ce lien essentiel qu’est l’amitié. À partir de cette « voie royale », Belinda Cannone ouvre de multiples chemins qui donnent au livre toute sa richesse : l’altérité et le dépassement des différences sociales, le don et le contre-don, la valeur du travail et la noblesse des gestes accomplis, mais aussi la mémoire et la littérature des « vies minuscules », l’expression qu’elle emprunte à Pierre Michon. S’y ajoute l’émerveillement, qui rapproche ce récit de son précédent roman S’émerveiller (2017).

Et puis il y a le Cotentin. Loin de constituer un simple décor, cette terre péninsulaire devient l’un des lieux essentiels du récit : c’est là que se rencontrent des êtres que tout semblait séparer, que se nouent les liens, que s’éprouve une certaine manière d’habiter le monde, dans la proximité du travail, de la nature et des paysages. La rencontre entre la narratrice et Eugène s’est faite « par la grâce d’un coin du monde qui nous était cher – qui me l’est devenu –, sans doute aussi parce qu’étant l’un et l’autre à l’affût des cœurs semblables, nous nous sommes reconnus ». À travers ce territoire, Belinda Cannone fait ainsi entrer dans son récit une histoire plus vaste : celle d’une manière simple de vivre, de travailler et surtout de regarder le monde.

Dès lors, l’invocation d’une simplicité désarmante – « Eugène, ce matin j’ai décidé que j’allais écrire un livre sur vous » – accomplit dans l’économie du roman un geste mémoriel essentiel, une conversation avec un absent, faisant de l’écriture le lieu d’un souvenir devenu nécessaire.

Or, c’est justement ce regard qui se nourrit d’une présence où la poésie prend toute sa place, naviguant entre souvenir et permanence, évitant l’emphase et le pathos et s’ancrant dans l’évocation des choses simples.

Une question s’impose alors à ce stade de la chronique : est-il si facile, pour la narratrice, de dresser le portrait d’Eugène ? La réponse vient sans tarder sous sa plume : « Un portrait est toujours un livre de deuil, il aide à endurer la perte et il rend, comme on dit à la fois rendre un paysage, rendre hommage et aussi donner en retour. Il est un contre-don : dans l’amitié ou dans l’amour, quand on reçoit beaucoup, on espère rendre autant. »

Eugène est titulaire du seul certificat d’études, ayant connu une enfance douloureuse, marquée notamment par la violence paternelle, avant de devenir garçon de ferme puis ouvrier du bâtiment. Mais ce parcours social et scolaire ne saurait résumer l’homme. Belinda Cannone est frappée par son intelligence, par « une souplesse de l’esprit, cette rapidité des connexions, cet humour ». Une intelligence qui s’est exprimée à travers l’observation, les conversations, le travail et une connaissance intime du monde qui l’entoure. Il connaît les plantes, les arbres, le jardinage, il maîtrise plusieurs métiers ses connaissance se nourrissent de la pratique et de la transmission des gestes.  

Il y a ensuite, nous dit la narratrice, ses valeurs morales : l’honnêteté, le respect de l’autre, la fidélité à la parole donnée, mais aussi la fidélité aux siens. La solidité de son couple avec Michèle, l’importance accordée à la famille et la constance dans ses relations dessinent un homme pour qui les liens ne sont pas de simples sentiments, mais des engagements. Belinda Cannone écrit à son propos qu’Eugène « n’était tout à fait sûr que d’une chose : ses valeurs ». Il était « droit mais pas naïf ». La droiture d’Eugène n’est donc ni une innocence ni une morale abstraite, elle se vérifie dans sa manière de vivre, dans ses rapports aux autres, dans le respect de la parole donnée et dans les actes.

Cette intelligence suscite chez la narratrice une véritable joie : « Si je suis souvent blessée par l’énormité de la bêtise, d’un poids considérable dans les affaires humaines, je ne boude jamais mon enthousiasme devant l’intelligence, qui m’est une raison d’espérer. » L’annonce de la mort de cet ami cher provoque chez la narratrice un véritable bouleversement. Ce n’est pas seulement un être aimé qui disparaît, c’est une part de l’ordre moral et affectif du monde qui semble soudain vaciller. « Quelque chose venait de se modifier dans l’ordre du monde, écrit-elle, mon ami si cher, ce grand humain, n’était plus. »

Cicéron, cité en exergue, décrivait l’amitié comme un miroir singulier : elle nous renvoie notre propre image. Tout comme le philosophe romain, Belinda Cannone nous donne à voir à travers le miroir de l’ami disparu une idée de l’humain et d’une vie fidèle à ses valeurs, dont l’écriture, prolongent désormais la présence.

Belinda Canonne, Eugène, Histoire d’une amitié, Éditions Thierry Marchaisse, 2026, 105 pages.

Références :

[1] https://diacritik.com/2026/09/28/belinda-cannone-circulation-de-laffection-eugene-histoire-dune-amitie/
[2] https://lintervalle.blog/2026/09/26/eloge-de-lami-par-belinda-cannone-ecrivaine/

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