Entretien. Romain Slocombe : Je suis avant tout un romancier
Romain Slocombe vient de publier Un été de trahison aux Éditions du Seuil. Dans ce roman polyphonique, il revient sur les premiers jours de juillet 1940, lors de la défaite, l’Occupation et l’effondrement de la République. À travers quatre femmes aux convictions et aux destins radicalement différents, il se plonge dans l’atmosphère de ce temps de bascule où chacun doit choisir son camp, entre engagement, opportunisme, résistance et renoncement. Nourri par une documentation minutieuse, son roman interroge aussi la part de fiction nécessaire pour faire revivre ceux qui ignoraient encore ce que l’Histoire allait faire d’eux.
Dans Un été de trahison, vous avez choisi de concentrer le récit sur huit journées, du 3 au 10 juillet 1940, c’est-à-dire entre la défaite, l’Occupation et le vote des pleins pouvoirs à Pétain. Pourquoi avoir choisi cette semaine si particulière ?
J’avais déjà écrit un roman suivant ces principes : La Débâcle (Robert Laffont, 2019), qui s’étend également sur une période cruciale de huit jours (du 10 mai 1940, date à laquelle le gouvernement s’enfuit de Paris et qui marque le début du grand exode des Parisiens, au 17 juin, où à midi le maréchal Pétain, chef du gouvernement, s’exprime à la radio pour annoncer avoir pris contact avec l’ennemi dans le but de demander l’armistice) ; chaque jour formant un chapitre, lui-même divisé en plusieurs fragments assez courts se succédant où l’on suit l’un des protagonistes ou groupe de protagonistes. Ceux-ci ont aussi un lien entre eux, comme dans Un été de trahison, et une narration enchevêtrée les amène tous à leur dénouement propre, plus ou moins tragique selon les cas. La petite histoire met ses pas dans la grande, voilà le système, qui est commun aux deux livres, lesquels se suivent aussi chronologiquement, à trois ou quatre semaines d’intervalle. En cherchant, donc, on pouvait trouver une deuxième période significative de huit jours : du 3 juillet (Mers el-Kébir) au 10 (vote de l’Assemblée nationale réunie à Vichy). Le premier volume, La Débâcle, est le premier acte de la catastrophe, pourrait-on dire ; et le volume suivant, Un été de trahison, en est le second qui met en scène la mort de la République.
En fait je ne comptais pas spécialement écrire une suite à La Débâcle, bien que des lecteurs me l’aient suggéré. Le projet de ce « second tome » m’est venu à l’été 2024, provoqué par la dissolution surprise – et absurde – de l’Assemblée nationale. Elle ne faisait que rapprocher l’échéance d’une accession de l’extrême droite au pouvoir, par la voie des urnes (le cas aussi des nazis en 1933), et certains paraissaient ne pas comprendre la gravité de la situation. Les Français ont la mémoire courte, ou l’Histoire est mal enseignée ou mal comprise. « On n’a pas encore essayé Marine », semblent penser encore aujourd’hui nombre d’électeurs, tentés par l’attrait du gouffre. Mais si, on a essayé ! la démocratie française est déjà morte une fois, le 10 juillet 1940, pour au moins quatre ans ; et si la date est connue, le processus ne l’est pas vraiment. J’ai donc voulu moi-même en apprendre plus, et de ce que j’allais apprendre, composer un roman. Afin de raconter comment les choses se sont déroulées – et ce que c’est que d’expérimenter, à sa petite échelle de citoyen normal, un aussi énorme basculement du système politique et social dans lequel on vit. Histoire de se préparer, en quelque sorte… ou, s’il est encore temps, de faire réfléchir.
Le titre de votre roman parais avoir de multiples ramifications sémantiques : trahison de la République, de la France, des convictions, des êtres aimés, parfois même de soi-même. Vous écrivez que « des personnes des plus sympathiques soient aiguillées politiquement dans une direction erronée ou néfaste ». La trahison est-elle, pour vous, le véritable principe moral et romanesque de cette période ?
Mon titre de travail était La Trahison de juillet. En cours de route, ce qui se produit souvent, je l’ai légèrement modifié. Entre autres raisons, parce que, justement, il n’y a pas qu’une trahison dans ce roman. Évidemment la trahison fondamentale, sujet du livre, est celle de Pierre Laval sacrifiant la République à ses propres intérêts ou ambitions, pour mettre Pétain à la tête de l’État, espérant dans un premier temps devenir son Mussolini (mais le Maréchal lui-même, dans la foulée, va trahir Laval en s’octroyant des pouvoirs exorbitants et pas tout à fait prévus dans le complot ; et plus tard, en décembre, le faire arrêter, mais cet incident est extérieur à la période traitée par le roman). Toutefois il y a beaucoup d’autres trahisons dans mon livre. Politiques (une fraction du PCF négociant avec l’ambassade du Reich la reparution légale de L’Humanité interdite en 1939 par Daladier ; des journalistes français ex-communistes devenus doriotistes, comme Jean Fontenoy, créant des revues favorables à la collaboration et à l’intégration de la France dans le projet national-socialiste européen ; les Anglais attaquant la flotte française à Mers el-Kébir et devenant de facto des ennemis), amoureuses (chacune de mes quatre héroïnes va vivre une ou plusieurs intrigues sentimentales durant ces huit jours, et trahir, se sentir trahie, ou se voir reprocher d’avoir trahi), enfin, comme vous le faites observer, trahisons envers soi-même. La trahison est le leitmotiv du livre, et un des personnages – Marc Fontenis, qui est en réalité Jean Fontenoy – s’exclame à un moment : « Décidément, c’est la saison des traîtres. »
Vous faites cette fois le choix de quatre personnages féminins[1] aux convictions et aux comportements profondément différents. Pourquoi avoir voulu observer les événements à travers quatre regards de femmes, plutôt qu’à travers celui d’une figure centrale comme celle de l'inspecteur Sadorski [2] ?
Dans La Débâcle, dont je reprends le système avec Un été de trahison, il y avait trois groupes de personnages, sans figure centrale. Peut-être une majorité de femmes, mais pas seulement. Cette fois j’ai voulu une homogénéité complète, dans le sens d’un seul sexe, afin de laisser mes quatre personnages se différencier seulement par leurs opinions – ou non-opinions dans le cas de Marie-Louise – politiques. Deux de ces personnages étaient déjà des héroïnes de La Débâcle : Jacqueline Perret, la lycéenne des beaux quartiers parisiens, et Marie-Louise Guirlange, la fille de notables de Sologne. Quant à Gisèle Rollin, la militante communiste, elle apparaît déjà dans un de mes romans précédents : L’Étoile jaune de l’inspecteur Sadorski, situé deux ans plus tard, à l’été 1942.
Vos quatre héroïnes ne se situent pas simplement entre résistance et collaboration : elles évoluent dans une zone d'incertitude, d'opportunisme, d'aveuglement ou d'engagement progressif. Avez-vous voulu retrouver, par la fiction, ce que le recul historique risque d’avoir effacé : l'incertitude d’un avenir encore non écrit, incertain, inconnu ?
J’aime que le lecteur, et moi-même à l’origine, lorsque j’écris le roman, se mette à la place du personnage et se pose des questions en même temps que lui. C’est d’ailleurs ce que nous faisons tous au cours de notre existence : « Incertitude, opportunisme, aveuglement, engagement progressif… » comme vous dites, c’est notre condition humaine, surtout en période de crise politique ou guerrière. Et nous ne savons pas précisément ce qui va nous arriver le lendemain. Ça n’a rien de très original, mais justement je m’adresse à tous. Je cherche l’ordinaire au milieu d’une situation extraordinaire. Et je me méfie des simplifications : « Résistance », « Collaboration »… On pouvait devenir collaborateur ou résistant par accident. Et à la Libération énormément de collaborateurs se sont déguisés en résistants ; il y a eu un gros trafic de fausses cartes. Le film Lacombe Lucien de Louis Malle (sur un scénario de Modiano) est une parfaite illustration des ambiguïtés de l’époque. Mr Klein, de Joseph Losey, également.
Comme dans Une sale Française, vous mêlez personnages fictifs, personnages historiques, documents, articles de presse et archives[3]. Où placez-vous aujourd'hui la frontière entre le document historique et l'invention romanesque ?
Je suis avant tout un romancier. Mais j’aime situer mes scénarios dans le passé (relativement récent tout de même), dans des périodes que je maîtrise mieux. Si j’écrivais sur le présent, du point de vue politique, je craindrais trop d’écrire des bêtises. En plus, l’essor de la technologie est tellement sidérant qu’il me faudrait des années de recherches pour un seul livre de ce genre. L’espionnage dans les années trente, par exemple, est quand même plus simple que maintenant. Pas de téléphones portables, d’applications, de hackers, etc… Pour revenir à votre question, étant romancier, je veux que le lecteur croie à ce qu’il lit. Et moi-même je veux que ce que je raconte, à défaut d’être vrai – puisqu’il s’agit principalement de fiction littéraire –, soit néanmoins possible. C’est une des raisons pour lesquelles j’inclus des documents d’archives, réels, ou trafiqués par moi – j’aime mystifier le lecteur –, et que je mêle personnages fictifs et personnages réels. Mais dans la réalité historique, on trouve souvent des choses formidables, inimaginables, supérieures à la fiction. Toutefois, on ne peut pas produire un roman uniquement avec de la réalité, ce serait ennuyeux la plupart du temps. Mon travail est donc de mélanger les deux, fiction et réalité, de la manière la plus intéressante possible. Il y a aussi une part de hasard, des rencontres avec des gens qui m’apportent des informations, des vieux livres que je trouve dans une brocante, et qui me fournissent un élément inattendu, ou des renseignements techniques en rapport avec l’époque et qui arrivent à point nommé. Ce qui m’intéresse le plus c’est d’écrire quelque chose qui n’ait jamais été fait en littérature, policière ou autre. M’écarter des sentiers battus, des choses vues trop souvent et qui ont perdu tout intérêt. Un éditeur de série noire m’a dit un jour, vaguement dégoûté : « Tu dézingues encore allègrement les codes du polar ! », avant de me rendre mon manuscrit – qui a néanmoins été publié, mais ailleurs chez un meilleur éditeur. Je n’aime pas les règles. En revanche, ayant lu beaucoup de romans policiers et vu beaucoup de films, j’aime bien réinjecter certaines ambiances familières, certains « clichés » qui seront agréables au lecteur parce que ça lui rappelle de bons moments de lecture ou de cinéma, mais que je vais transformer.
Vous avez déclaré à Lettres Capitales que la période 1939-1945 vous fascinait parce qu'elle agit comme un « révélateur du comportement humain », faisant apparaître « le pire comme le meilleur [4]». Après Monsieur le Commandant, la saga Sadorski, La Débâcle, Une sale Française et aujourd'hui Un été de trahison, qu'est-ce que l'Occupation continue de vous permettre d'explorer ?
L’Occupation est une mine de scénarios pour le romancier. Je commence à vraiment bien connaître cette période, je suis donc très à l’aise pour y faire évoluer mes personnages. Comme un historien l’a dit à juste titre – à propos de Vichy –, c’est un « théâtre d’ombres ». Cela me procure la distance nécessaire pour y observer les êtres humains, que ce soit du point de vue politique ou sentimental. Et puis j’aime me démarquer du présent, qui est une époque que je n’aime pas beaucoup en tant que telle, car non seulement elle est assez laide esthétiquement, mais on y assiste à une sorte de naufrage de l’humanité, dont on ne sait où il s’arrêtera. C’est déjà assez déprimant d’y vivre et d’y vieillir, alors au moins que mon activité littéraire me permette de m’en évader !
Votre roman fait entrer dans la fiction des personnages historiques comme Pierre Laval ou Gerhard Heller, mais aussi un personnage de votre propre univers, Paul-Jean Husson, déjà présent dans Monsieur le Commandant. Est-ce le début d'un véritable univers romanesque de l'Occupation, où vos personnages fictifs finissent par acquérir une sorte de continuité historique d'un roman à l'autre ?
Oui, je suppose que mes lectures du temps du lycée (Balzac et sa Comédie humaine, Zola et sa famille des Rougon-Macquart) m’ont offert des exemples saisissants de vastes fresques littéraires où les personnages pouvaient sauter d’un roman à un autre… Dans le cas de Paul-Jean Husson, qui est le narrateur et personnage central de Monsieur le Commandant, je trouvais amusant de le réutiliser mais cette fois comme personnage secondaire, et vu de l’extérieur par mes principaux protagonistes dans Un été de trahison. Husson y apparaît comme encore plus imbuvable que dans le premier roman, où en tant que narrateur il était évidemment indulgent envers lui-même. C’est un des seuls éléments franchement comiques de ce nouveau livre, mais le personnage est aussi un peu inquiétant, puisqu’il apparaît aux yeux de la jeune Jacqueline comme une espèce de satyre, au cours d’une tentative de viol. Mais, en effet, le réemploi de certains personnages participe de la création d’un ensemble plus vaste – une douzaine de romans à ce jour, situés entre 1940 et 1945.
La construction du livre est singulièrement cinématographique : lieux, heures, déplacements, alternance des quatre trajectoires, documents qui viennent interrompre ou encadrer la fiction. Votre expérience de photographe, de dessinateur et de réalisateur influence-t-elle votre manière de construire le roman historique, comme un travail de montage entre différentes scènes, différents regards et différentes temporalités ?
Pour moi, le montage cinéma, plus encore que la bande dessinée, est une influence déterminante pour l’écriture. Mes chapitres, je les perçois et les organise comme des séquences de film. Et pour mes descriptions, je choisis des mots et des images qui vont déterminer la position de la « caméra », c’est-à-dire l’angle de vue du lecteur par rapport à ce qu’il lit – et que son cerveau traduit de manière visuelle. Il y a donc des alternances de plans larges et de plans serrés, comme au cinéma. Pour ce qui est de la temporalité, je vais pratiquer des ellipses entre mes séquences/chapitres, faisant donc l’économie de passages inutiles, lesquels vont donc demeurer hors champ, afin de consacrer plus de place dans les chapitres à des dialogues détaillés – ce qui me permet de faire monter la tension dans une conversation, par exemple, car celle-ci est restituée presque intégralement. La part du dialogue, et du son, est très importante chez moi, à l’opposé de nombre de romans français contemporains où les dialogues sont absents : ce n’est pratiquement que du récit ! ce qui résulte en des textes plutôt ennuyeux. Imaginez un film où les acteurs ne parleraient presque jamais, et où il n’y aurait que de la voix off décrivant l’action…
Plusieurs critiques ont salué la richesse documentaire et les personnages, tout en regrettant parfois que les quatre trajectoires ne soient pas développées avec la même ampleur ou que le roman semble appeler une fresque plus vaste[5]. Aviez-vous, au départ, l'ambition d'écrire une fresque plus longue, ou cette concentration sur quelques jours était-elle dès l'origine au cœur de votre projet ?
Comme je l’ai dit déjà, il s’agissait d’une action concentrée sur huit jours, je l’avais décidé dès le début. L’épilogue, lui, donne toutefois une indication sur le futur puisqu’il s’intitule « Les jours d’après » et renseigne brièvement le lecteur sur le destin des quatre héroïnes ainsi que celui des hommes qu’elles ont connus durant cette brève période. À ma connaissance, il n’y a qu’un seul journaliste qui ait émis la critique que vous signalez, à l’intérieur d’un article par ailleurs très élogieux. Je n’ai rien contre les critiques, soit dit en passant, au contraire, car elles me donnent des pistes pour m’améliorer. J’ai trouvé l’article en question très instructif.
Après tant de romans consacrés à l'Occupation, qu'est-ce qui demeure encore, selon vous, dans les archives, les témoignages et les mémoires françaises : quelles zones d'ombre de cette période historique vous semblent aujourd'hui encore insuffisamment racontées ?
Je travaille actuellement au 9e épisode de la saga Sadorski, sans doute le dernier puisqu’il termine un cycle de trois trilogies, qui couvre les années de guerre et tout particulièrement 1942-1945 (les années 1939 à 1941 y étant évoquées seulement par des flashbacks ou par des « documents » tels que les journaux intimes de personnages féminins). Cela me conduit à m’intéresser à la période de l’épuration en France et de l’immédiat après-guerre, qui est tout à fait fascinante et largement inexplorée. Tout le monde y prend pour son grade, aussi bien les collabos que les résistants… J’ai donc encore de quoi m’occuper durant les années à venir. Et comme le fascisme semble de retour, cela aura pour moi comme un air de déjà-vu !
Références :
[1] Gabrielle Charnay, aviatrice célèbre, favorable à Pétain et au nouveau régime ; Gisèle Rollin, infirmière et militante communiste, engagée dans la clandestinité ; Jacqueline « Jacqui » Perret, lycéenne et jeune gaulliste convaincue que la France va rejoindre de Gaulle ; Marie-Louise Guirlange, veuve mondaine qui cherche à préserver sa liberté et sa place dans le nouveau monde qui se met en place.
[2] https://actualitte.com/article/132970/chroniques/un-ete-de-trahison-quatre-femmes-dans-la-tourmente-de-1940
[3] Pierre Laval et Gerhard Heller appartiennent à l'Histoire ; Gabrielle Charnay est librement inspirée de l'aviatrice Madeleine Charnaux ; Paul-Jean Husson appartient au domaine de fiction de l’auteur.
[4] https://lettrescapitales.com/interview-romain-slocombe-plus-de-soixante-quinze-ans-apres-les-faits-il-y-a-encore-enormement-de-choses-a-decouvrir-sur-le-comportement-des-francais-durant-cette-periode-noire/